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Cantet : entre les murs du paradoxe !

Publié le par thalasrum

Un film sur les enseignants en ZEP. Ça change du documentaire avec les cadrages journalistiques habituels sur la violence dans l'éducation prioritaire, traité à la va vite avec des images choc, des paroles violentes & si possible un peu d'action !

Le format film, donc qui prend son temps laisse la place à autre chose. La palme d'or cannoise de cette année a cette qualité : celui de montrer un enseignant qui enseigne des choses à ses élèves, en les laissant s'exprimer. Car au-delà les joutes verbales, on voit les élèves au travail, ils réfléchissent, se posent des questions, argumentent. Victoire pédagogique de l'enseignant. D'ailleurs, dans le bilan de fin d'année, les élèves ont appris des choses... contrairement aux idées reçues.

Le problème du film se pose ailleurs. Le film prétend parler d'élèves de ZEP, en difficulté. Pourquoi pas, sauf que les élèves que l'on voit à l'écran, représentent une véritable mixité ethnique (chinois, maghrébins, maliens, « blancs »...), voire sociale. Il n'y a pas que des enfants que classes défavorisées (un parent d'élève veut envoyer son fils à Henri IV !). La difficulté principale actuellement du travail en ZEP tient justement à l'homogénéité sociale, voire parfois ethnique, dans les quartiers totalement ghettoisés. Dans le film, on ne peut pas dire que les relations entre les ethnies soient réellement conflictuelles. Si elles le sont, elles restent finalement bien sages.

Autre élément à charge pour le film, les élèves ont pleinement intégrés les implicites de l'enseignement : ils ont une culture de l'école. Quand il y a un débordement, il est franchi sciemment en réaction à une attitude de l'enseignant. Dans le le même esprit, le parti pris pédagogique de laisser s'exprimer les élèves est mis en scène sans prendre en compte qu'il amène nécessairement une situation où il n'y a jamais le silence, ce qui est loin d'être le cas dans le film. Dans la même veine, jamais un professeur de ZEP n'abandonnerait sa salle pour accompagner un élève chez le principal ! Question de survie ! Excès de zèle aussi du réalisateur qui fait lire à une des élèves les plus en difficulté la République de Platon en... 4ème ! Bon courage à elle !

& pour en venir aux ratés lourds du film, les scènes hors classe sont totalement caricaturales, voire même bâclées par le réalisateur tant elles tournent en ridicule : si l'on passe sur la scène du conseil d'administration où l'on débat longuement de la machine à café, dans des termes navrants, le conseil de classe est tout simplement hors de propos : prétexte à la scène suivante de l'énervement du professeur contre les délégués, on voit dix adultes laissant ricaner deux élèves sans aucune réaction pédagogique ! Dans la même scène, on voit le chef d'établissement diriger seul le conseil de classe, & le professeur principal relégué au rang de spectateur !

Car si l'enseignant que le film nous fait suivre prend un réel engagement pédagogique de laisser la parole se développer, il est navrant quand il sort de sa salle. Les scènes à la Gérard Klein se multiplient, avec en paroxysme, la descente dans la cour de récréation pour régler ses comptes collectivement avec sa propre classe !

En voulant sortir de la classe, pour aborder la thématique du collège en général, Cantet se fourvoie & alterne entre méconnaissance du système & caricatures grotesques. Aucune politisation des enseignants : ils ne sont que des pions qui ne réfléchissent pas. L'engagement pour les sans-papiers passe aux oubliettes, sans suite ! À force de vouloir rester neutre dans la manière de filmer, Cantet sort de la route : on voit un chef d'établissement presque réclamer le conseil de discipline... quand on connaît les efforts que doivent déployer les équipes pédagogiques pour les obtenir... On croit rêver ! Dans une réunion sur la discipline (conseil pédagogique avec des parents d'élèves ???), aucune réflexion sur le système éducatif & l'échelle de sanction, juste des idées creuses, tant de fois ressassées dans les salles des professeurs & immédiatement jetées à la corbeille par le voisin de table... L'innovation pédagogique semble avoir disparu : le professeur pensant son enseignement laisse place à un mouton qui suit les non-décisions du chef d'établissement.

Peut-être l'élément le plus choquant de ce film reste le problème du temps. On voit l'enseignant prendre son temps. Temps de discuter avec les élèves, avec ses collègues, avec sa hiérarchie. Sauf qu'en ZEP, ce temps n'existe pas. L'ensemble des personnels court d'une urgence à l'autre. Impossible de prendre du recul sur les situations, obligation de réagir plutôt que d'agir face aux situations de crise qui se multiplient.

Dommage !

Dommage que Cantet ait voulu faire croire qu'il tournait un documentaire, alors qu'il a réalisé un film. Dommage qu'il n'en soit pas resté à la véritable réussite de montrer des élèves pas toujours faciles en situation d'apprentissage scolaire. Dommage d'avoir voulu montrer des actes complexes qu'il ne maîtrisait pas, laissant un goût de bâclé au film pour lequel la classe aurait suffi.

Entre les murs est inégal, brillant quand il sort des murs de la classe en plein cours de français, mais s'enferme dans le néant quand il transforme l'école en prison avec le match de foot, trop facilement assimilable par n'importe quel cinéphile au match entre gardiens & prisonniers !



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